Un acte de mesure reconnu par la HAS, une discipline qui reste dans le flou

Le 18 décembre 2025, la Haute Autorité de santé a rendu un avis favorable à l'inscription, dans la nomenclature des actes médicaux, de « l'analyse de la posture verticale statique et/ou dynamique sur plateforme de force », plus couramment appelée posturographie. Selon les documents publiés par la HAS et mis en ligne le 29 décembre 2025 (avis n° 2025.0072/AC/SEAP et décision n° 2025.0305/DC/SEAP), cette évaluation avait été demandée par l'Union nationale des caisses d'assurance maladie dans le cadre de la refonte de la classification commune des actes médicaux, pour qualifier un « acte manquant » déjà pratiqué mais non répertorié. La HAS a conclu que cette analyse instrumentale de l'équilibre répond à une utilité clinique établie pour deux populations précises : les patients présentant des troubles neurologiques ou vestibulaires, et les personnes âgées à risque de chute.

Ce feu vert, obtenu après un travail d'argumentaire médical rédigé par le comité clinique de médecine physique et de réadaptation puis validé par le conseil national professionnel de la spécialité, a valu à l'acte un code spécifique dans la classification commune des actes médicaux. Mais la base officielle qui répertorie ce code affichait encore, au moment de la rédaction, un tarif de remboursement à 0 euro pour l'ensemble des catégories de praticiens concernées : la reconnaissance de l'acte comme « manquant » à la nomenclature ne signifie donc pas, à ce stade, qu'il soit déjà effectivement valorisé ni remboursé en pratique.

Ce fait daté a une portée plus étroite qu'il n'y paraît : il concerne un geste de mesure instrumentale précis, la posturographie, et deux indications cliniques bien délimitées. Il ne dit rien de la discipline plus large qui circule sous l'appellation de « posturologie » et qui est proposée par de nombreux praticiens du paramédical et du bien-être, souvent pour des motifs qui débordent largement le cadre validé par la HAS.

Que recouvre la « posturologie » ?

La distinction est ancienne mais reste mal connue du grand public. D'un côté, la posturographie désigne la mesure instrumentale de l'équilibre : un sujet est placé sur une plateforme de force qui enregistre ses oscillations posturales, sa capacité à tenir en équilibre ou sa perception de l'horizontalité. C'est cette mesure, strictement définie et objectivable, que la HAS a validée fin 2025. De l'autre côté, la « posturologie clinique » désigne l'interprétation thérapeutique de ces données : l'idée que des déséquilibres mesurés aux pieds, aux yeux ou à la mâchoire seraient responsables de troubles fonctionnels variés, et qu'on pourrait les corriger par des semelles, des prismes optiques ou des dispositifs dentaires. C'est ce second volet, beaucoup plus large et beaucoup moins consensuel, qui est enseigné dans la plupart des formations dispensées sous ce nom en France et qui est pratiqué par les professionnels qui se présentent comme « posturologues ».

Qui la pratique, et sous quel statut ?

En France, aucune profession de « posturologue » n'existe en tant que telle dans le code de la santé publique. La pratique est adossée à des professions déjà réglementées – pédicures-podologues, masseurs-kinésithérapeutes, ostéopathes, orthoptistes, médecins généralistes, chirurgiens-dentistes – qui suivent ensuite une formation complémentaire, le plus souvent un diplôme universitaire ou inter-universitaire. L'Ordre national des pédicures-podologues le rappelle explicitement sur la page consacrée aux diplômes reconnus par la profession, mise à jour en janvier 2026 : l'obtention d'un diplôme de posturologie ou de biomécanique ne confère ni le droit d'utiliser le terme « posturologue », ni celui de « biomécanicien » comme titre professionnel. Seul le titre de pédicure-podologue reste opposable pour ces praticiens ; la posturologie n'est, pour l'Ordre, qu'une compétence complémentaire.

Les intitulés de formation universitaire actuellement proposés confirment cette prudence. Le diplôme d'université de posturologie ouvert pour l'année 2025-2026 par l'université de Corse, par exemple, s'adresse à un public large de professionnels de santé déjà formés – médecins généralistes, orthoptistes, podologues, psychomotriciens, masseurs-kinésithérapeutes, chirurgiens-dentistes, ostéopathes – mais précise noir sur blanc qu'il « ne constitue en aucun cas un diplôme d'exercice » et « ne valide pas une pratique clinique » ; son obtention ne confère pas les droits attachés à un diplôme national. Autrement dit, dix ans après les premiers travaux d'évaluation menés par l'Inserm sur ce terrain, la situation réglementaire reste identique : la posturologie s'apprend, se pratique, mais ne s'exerce sous aucun titre protégé ni aucun cadre d'exercice autonome.

Le débat scientifique le plus documenté : le traitement proprioceptif de la dyslexie

Le dossier le plus complet dont on dispose sur l'usage thérapeutique de la posturologie en France reste un rapport thématique publié par l'Inserm en juillet 2016, rédigé par Juliette Gueguen, Christine Hassler et Bruno Falissard, avec l'expertise critique de deux spécialistes de l'évaluation des thérapies, Yann Mikaeloff et Monique Touzin. Ce travail visait à évaluer l'efficacité du « traitement proprioceptif de la dyslexie », aussi appelé « méthode de Lisbonne » parce qu'il a été mis au point au Portugal : dès 1979, un médecin, Martins Da Cunha, avait avancé l'hypothèse d'un « syndrome de déficience posturale » à l'origine des troubles de la lecture, caractérisé par une altération de l'équilibre tonique, oculaire et postural. Sur cette base théorique, une prise en charge combinant port de lunettes prismatiques, semelles orthopédiques et petites surépaisseurs collées sur les dents (appelées « alphs ») s'est développée, accompagnée de conseils de posture et de respiration.

Le rapport de l'Inserm précise que les praticiens impliqués dans cette prise en charge se répartissent en trois catégories : des médecins (ophtalmologues, orthodontistes), des paramédicaux diplômés d'État (orthoptistes, podologues) et des « posturologues », catégorie qui recouvre, selon les termes mêmes du rapport, le plus souvent un podologue formé à la posturologie plutôt qu'une profession autonome. Le document distingue par ailleurs deux courants selon leur position sur la prescription systématique ou non des prismes oculaires, signe que la discipline n'est pas monolithique et que ses praticiens eux-mêmes en débattent.

Sur le plan scientifique, la conclusion de l'Inserm était nette : seules quatre études avaient à l'époque cherché à évaluer l'efficacité de ce traitement, et leur qualité méthodologique a été jugée insuffisante pour trancher. Des difficultés d'observance, touchant de 10 % à 75 % des patients selon les composantes du traitement, ont également été relevées. Concernant la sécurité, si les données disponibles ont globalement été jugées rassurantes, le rapport souligne un signal qui invite à la prudence : le traitement a été associé, dans environ 10 % des cas, à une augmentation du retard de lecture plutôt qu'à une amélioration – un résultat difficile à interpréter selon les experts, mais d'autant plus préoccupant que les patients concernés sont le plus souvent mineurs, pour lesquels recueillir un consentement éclairé est particulièrement délicat. Le rapport rappelait aussi qu'une expertise collective antérieure de l'Inserm, consacrée à la dyslexie, à la dysorthographie et à la dyscalculie, avait déjà relevé à propos de cette rééducation posturale : on ne savait alors rien de son efficacité, un essai clinique étant seulement en cours.

Le rapport de 2016 apportait enfin une précision réglementaire qui reste d'actualité : le diplôme universitaire spécifiquement consacré à ce traitement, dispensé par l'université de Bourgogne, n'était pas reconnu par l'Ordre des médecins, ce qui signifie qu'un médecin ne pouvait réglementairement pas faire mention de cette pratique sur sa plaque professionnelle ni sur ses ordonnances. Cette même règle s'applique aux diplômes universitaires plus généralistes de posturologie clinique, alors dispensés notamment par les universités Paris VI, Aix-Marseille I, Grenoble I et Toulouse, et qui avaient formé environ 180 personnes depuis leur création en 2008.

Le débat n'est pas resté à sens unique : le rapport de l'Inserm intègre en annexe un droit de réponse rédigé par un praticien impliqué dans cette prise en charge, le Dr Patrice Quercia, qui conteste plusieurs points de l'évaluation – notamment la pertinence de certaines études citées pour évaluer la tolérance du traitement, ou la fiabilité du test clinique utilisé pour rechercher les déséquilibres posturaux. Cette controverse, documentée et contradictoire, illustre bien la nature du débat qui entoure la posturologie clinique : un champ de pratique qui revendique des résultats cliniques, mais qui peine depuis des décennies à les démontrer selon les canons de la recherche biomédicale, sans que ses défenseurs renoncent pour autant à leurs observations de terrain.

Deux logiques qui ne se rejoignent pas

La reconnaissance obtenue par la posturographie fin 2025 auprès de la HAS et le constat dressé par l'Inserm sur le traitement proprioceptif de la dyslexie ne portent donc pas sur le même objet. Le premier valide un geste de mesure, dans un cadre indicatif restreint et pour des professions de santé identifiées ; le second documente les limites d'une interprétation thérapeutique bien plus large, appliquée par des praticiens qui n'ont, pour la plupart, pas de titre spécifique protégé et qui s'appuient sur une formation complémentaire n'ouvrant aucun droit d'exercice autonome. Rien, dans les textes publiés en décembre 2025, n'étend la validation de la HAS aux usages de la posturologie sortant du cadre neurologique, vestibulaire ou gériatrique qu'elle a précisément délimité.

Une prudence de mise face aux promesses de résultats

Comme pour toute pratique de soins non conventionnelle touchant à la santé, la vigilance reste de mise face à des annonces qui présenteraient la posturologie comme une solution avérée à des troubles aussi divers que la dyslexie, les douleurs chroniques ou les troubles de l'apprentissage. Aucune des sources institutionnelles disponibles à ce jour ne permet de conclure à une efficacité démontrée de la posturologie clinique en dehors du geste de mesure encadré par la HAS. Cette information ne se substitue à aucun avis médical individualisé, et toute prise en charge devrait être discutée avec les professionnels de santé habituels du patient, en particulier lorsqu'elle concerne un enfant.