Retrouver, dans l'arbre généalogique familial, l'origine inconsciente d'un mal-être, d'une maladie ou d'un échec répété : c'est la promesse portée depuis les années 1990 par la psychogénéalogie, une pratique de développement personnel aujourd'hui largement diffusée en France, dans les cabinets privés comme sur les réseaux sociaux. Trente ans après sa popularisation, elle reste pourtant dépourvue de tout statut réglementé, et fait l'objet d'une vigilance institutionnelle continue, documentée sans interruption depuis 2007 jusqu'au dernier rapport d'activité de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), publié en 2025.

Une pratique héritée de la psychanalyse, popularisée par Anne Ancelin Schützenberger

La psychogénéalogie postule que des événements vécus par des ascendants — deuils non résolus, secrets de famille, traumatismes tus — se transmettraient de génération en génération et resurgiraient chez leurs descendants sous forme de symptômes physiques, psychologiques ou de répétitions de destin. Le courant s'appuie notamment sur le concept de « syndrome du gisant », une allégeance inconsciente à un ancêtre disparu dans des circonstances tragiques, et sur celui de « syndrome d'anniversaire », selon lequel certains événements (accidents, maladies, ruptures) se reproduiraient à des dates ou des âges anniversaires précis dans une même lignée. Ces notions doivent une large part de leur diffusion en France à la psychologue et psychothérapeute Anne Ancelin Schützenberger, dont les ouvrages publiés à partir du début des années 1990 ont largement contribué à populariser la démarche auprès du grand public, bien au-delà du cercle des professionnels de santé mentale.

Aucune reconnaissance officielle, ni diplôme d'État ni certification

Contrairement à des professions réglementées comme celles de psychologue ou de psychiatre, l'exercice de « psychogénéalogiste » ne repose sur aucun diplôme d'État ni aucune certification professionnelle enregistrée à l'inventaire national des certifications. Une vérification directe sur le site de France Compétences, l'organisme qui recense les certifications professionnelles reconnues par l'État, ne fait remonter aucun résultat pour ce terme. Des fédérations et organismes de formation privés existent bien en France pour structurer la pratique et former des praticiens, mais il s'agit d'organisations professionnelles qui font la promotion de la discipline, non d'instances de reconnaissance indépendantes comparables à un ordre professionnel ou à un organisme certificateur public.

Une base scientifique jugée quasi inexistante

Sur le plan scientifique, l'évaluation est sévère. Dans une analyse publiée le 28 mars 2023 sur le site de l'Association française pour l'information scientifique (AFIS), les chercheurs Magali Lavielle-Guida et Christophe de la Roche Saint André passent en revue les fondements empiriques de la psychogénéalogie et concluent que « seule une étude parue en 1961, non répliquée depuis, respecte une démarche scientifique » pour étayer le concept de transmission transgénérationnelle tel qu'il est présenté par ses praticiens. Les deux auteurs rangent explicitement la discipline « au rayon des pseudo-sciences » et jugent statistiquement infondés à la fois le « syndrome du gisant » et le « syndrome d'anniversaire », les deux piliers conceptuels de la méthode. Ils relèvent également que la pratique est « dangereusement séduisante », en raison notamment de problèmes éthiques associés, au premier rang desquels le risque de faux souvenirs induits et, plus largement, un risque de dérive sectaire. Ce constat critique n'est pas isolé : dès 2014, le Collectif de recherche transdisciplinaire esprit critique et sciences (Cortecs), adossé au laboratoire de sciences cognitives de l'université Grenoble Alpes, avait publié une compilation de ressources interrogeant la validité scientifique de la discipline, sur les mêmes bases méthodologiques.

Une vigilance institutionnelle qui remonte à près de vingt ans

La psychogénéalogie ne fait pas l'objet d'une alerte récente et isolée : la vigilance des pouvoirs publics sur ses liens possibles avec le phénomène des « faux souvenirs induits » est documentée depuis près de vingt ans. Une contribution de la psychologue Delphine Guérard publiée dans Le Journal des psychologues, revue professionnelle destinée aux praticiens du secteur, évoquait déjà fin 2008 le phénomène des faux souvenirs en psychothérapie en citant nommément la psychogénéalogie et les approches transgénérationnelles parmi les pratiques concernées. Dès 2007, selon l'Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu (UNADFI), le rapport annuel de la Miviludes de l'époque évoquait déjà ce lien. Un article de France Info daté du 1ᵉʳ novembre 2011 relayait un signalement similaire, citant « sophrologie, hypnose, psychogénéalogie, gestalthérapie ou yoga méditation » comme « les principales méthodes utilisées par ces charlatans » selon le rapport Miviludes alors en vigueur. Cette continuité de la vigilance sur près de deux décennies distingue la psychogénéalogie de pratiques plus récemment entrées dans le radar des autorités : il ne s'agit pas d'une alerte ponctuelle, mais d'un suivi documenté et répété dans le temps, relayé aussi bien par la presse généraliste que par une revue destinée aux professionnels eux-mêmes.

Le rapport Miviludes 2022-2024 reconduit l'alerte

Cette vigilance a été reconduite dans le dernier rapport d'activité de la Miviludes, couvrant la période 2022-2024 et présenté le 8 avril 2025 à l'Hôtel de Beauvau par le ministre de l'Intérieur François-Noël Buffet et le président de la mission, Étienne Apaire. Dans une contribution consacrée aux « dangers et effets indésirables de la psychothérapie », signée par le psychologue clinicien Gaël Rannou, le rapport recense les techniques susceptibles, selon lui, d'induire de faux souvenirs : « les techniques impliquées par la création de faux souvenir sont principalement l'hypnose, la psychogénéalogie, la sophrologie, la communication facilitée, l'EMDR et la gestalthérapie », une liste attribuée en note de bas de page à l'Association des faux souvenirs induits et au Centre contre les manipulations mentales (CCMM), en appui sur une référence académique désignée « Plumas, 2022 ». Le même document affirme, quelques pages plus loin, que ces interventions seraient « désormais suffisamment étudiées pour que l'on estime qu'elles présentent plus d'effets indésirables que thérapeutiques », toujours en s'appuyant sur cette même référence.

Une vérification directe de la source citée par la Miviludes appelle cependant une nuance. L'étude « Plumas, 2022 » renvoie à un article du psychologue Constantin Plumas, publié le 29 septembre 2022 sur le site de l'Association pour la psychologie scientifique à l'université (APSU), consacré aux effets indésirables des psychothérapies en général — un phénomène que l'auteur situe, selon les études recensées, entre 5,2 % et 92,9 % des patients suivis. L'article cible spécifiquement les « thérapies dites de la mémoire retrouvée », dont il indique qu'elles « favorisent la création de faux souvenirs » pouvant mener à « des plaintes, d'abus sexuels notamment, et à des erreurs judiciaires ». Or, à la lecture de ce texte, le terme « psychogénéalogie » n'y apparaît à aucun moment : la référence académique de 2022 documente le phénomène général des faux souvenirs en psychothérapie, tandis que la mention nominative de la psychogénéalogie dans la liste du rapport Miviludes provient d'une autre source, associative celle-là. Le rapport officiel articule donc deux niveaux de sourçage distincts — une alerte associative nominative et une étude académique généraliste — sans que cette distinction soit explicitée dans le texte lui-même.

Une alerte reprise sans discontinuer par les associations de vigilance

Entre ces deux jalons institutionnels espacés de plusieurs années, l'Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu a maintenu une veille constante sur le sujet. Dans un article publié le 12 décembre 2022, l'association qualifie sans détour la psychogénéalogie de « pseudo-science adoubée », rappelant que l'alerte sur son potentiel de dérive figurait déjà dans le rapport Miviludes de 2007. Plus récemment, dans un article publié le 12 décembre 2025 et mis à jour le 22 janvier 2026, l'UNADFI est revenue sur le sujet en des termes plus précis encore, évoquant « les constellations familiales ou la psychogénéalogie, qui peuvent induire de faux souvenirs, notamment d'incestes » — une formulation qui pointe la gravité potentielle des conséquences judiciaires et familiales d'une telle dérive, bien au-delà d'un simple désaccord théorique sur la validité scientifique de la méthode. Le même article rappelle que la santé et le bien-être demeurent, selon les chiffres cités par la Miviludes, le premier motif de signalement de dérives sectaires en France, loin devant les autres domaines suivis par la mission.

Ce que cela signifie pour les praticiens et le grand public

Ce suivi de près de vingt ans n'empêche pas la psychogénéalogie de continuer à être proposée par de nombreux praticiens en France, souvent en complément d'un accompagnement en développement personnel ou en coaching, parfois par des professionnels par ailleurs formés à d'autres disciplines du soin ou du bien-être. L'absence de toute reconnaissance officielle — ni titre protégé, ni certification enregistrée, ni ordre professionnel — signifie qu'aucune garantie institutionnelle n'encadre la formation, les compétences ou la déontologie de celles et ceux qui s'en revendiquent, une situation commune à plusieurs pratiques de développement personnel déjà documentées par cette rubrique. Les analyses scientifiques disponibles, convergentes depuis plus d'une décennie, invitent à une distinction claire entre un usage narratif ou symbolique de l'histoire familiale — qui peut avoir une valeur d'écoute ou de mise en récit pour la personne qui le sollicite — et toute interprétation présentée comme un diagnostic ou une explication causale validée de troubles psychologiques ou de maladies, qu'aucune étude robuste ne vient à ce jour étayer. Le risque documenté de faux souvenirs induits, notamment dans un contexte familial, appelle une prudence particulière : une telle pratique ne saurait se substituer à un accompagnement par un professionnel de santé mentale formé et encadré, en particulier lorsque des difficultés psychologiques significatives, des soupçons de traumatisme ou des tensions familiales graves sont en jeu.