Dans le paysage français des pratiques psychocorporelles, le Qi Gong occupe une place à part. Contrairement à des disciplines comme la sophrologie ou la naturopathie, dont l'histoire récente est faite de polémiques sur des titres non protégés et de mises en garde répétées, le Qi Gong a suivi depuis la fin des années 1980 une trajectoire d'institutionnalisation progressive, portée par le mouvement sportif plutôt que par le secteur de la santé ou du bien-être au sens strict. Une différence qui se lit jusque dans le silence remarqué des autorités de vigilance à son endroit.

Une fédération sportive agréée depuis 1998

En France, le Qi Gong relève statutairement du sport. La Fédération française des arts énergétiques et martiaux chinois (FFAEMC), créée en 1989, a obtenu l'agrément du ministère chargé des Sports le 27 février 1998, selon les informations publiées sur son site officiel. Elle fédère, aux côtés du tai-chi-chuan et du kung-fu wushu, la pratique du Qi Gong sur l'ensemble du territoire. Ses chiffres, arrêtés avant la crise sanitaire de 2020 et donc à prendre comme un ordre de grandeur plutôt qu'un état des lieux actuel, faisaient état de plus de 20 000 licenciés, environ 700 structures affiliées et un millier d'enseignants diplômés, répartis en treize comités régionaux. Le ministère des Sports référence à son tour la FFAEMC sur son propre site comme fédération délégataire pour la discipline. Cette délégation ministérielle, qui confère à la fédération un rôle d'organisation et de représentation de la pratique reconnu par l'État, a été renouvelée le 7 avril 2022, selon la même source.

Le paysage fédératif n'est cependant pas unifié. Une autre structure, la Fédération des enseignants de Qi Gong, art énergétique (FEQGAE), également appelée Union Pro Qi Gong, s'est constituée fin mars 2003 par la fusion de deux organisations professionnelles existant depuis 1994, selon la présentation qu'en fait l'École du Centre Tao, l'un des organismes de formation qui s'y rattachent. Cette fédération, distincte de la FFAEMC et davantage centrée sur la reconnaissance professionnelle des enseignants que sur l'organisation sportive fédérale, revendiquait en juin 2019 plus de 600 enseignants membres et 14 écoles de formation affiliées, chacun des enseignants signant une charte d'éthique. Cette coexistence de deux logiques, l'une sportive et fédérale, l'autre professionnelle et corporatiste, sans qu'aucune loi ne vienne trancher entre les deux, n'est pas propre au Qi Gong : elle se retrouve dans plusieurs disciplines de bien-être encadrées par des structures associatives plutôt que par un texte réglementaire unique.

Une reconnaissance médicale ancienne, mais toujours qualifiée de « complémentaire »

Sur le plan médical, le Qi Gong bénéficie d'une reconnaissance qui remonte à plus d'une décennie. Un rapport de l'Académie nationale de médecine, publié en mars 2013, a classé cette pratique, aux côtés du tai-chi-chuan, parmi les « approches thérapeutiques complémentaires non médicamenteuses », selon la fiche que lui consacre le référentiel Médicosport-Santé publié par Vidal.fr. Cette qualification a trouvé une traduction réglementaire concrète cinq ans plus tard : l'arrêté du 8 novembre 2018, qui fixe la liste des activités physiques pouvant être prescrites par un médecin traitant dans le cadre du dispositif de sport sur ordonnance pour les patients atteints d'affection de longue durée, mentionne explicitement le « certificat santé AEMC » (arts énergétiques et martiaux chinois), ouvrant la voie à une pratique du Qi Gong encadrée et potentiellement prescrite pour des patients sans limitation fonctionnelle ou avec des limitations mineures.

La presse médicale spécialisée relaie, avec prudence, cette reconnaissance. Dans un article publié en septembre 2023 dans la revue Le Rhumatologue, le docteur Stéphane Breton dresse un état des lieux plutôt favorable de la discipline pour les patients souffrant de pathologies rhumatismales : il cite des études faisant état d'effets positifs significatifs sur la douleur et la raideur dans la polyarthrite rhumatoïde, ainsi qu'une amélioration progressive et durable des symptômes chez les patients atteints de fibromyalgie lorsque la pratique est régulière et prolongée sur plusieurs mois. L'auteur souligne également l'absence quasi totale de contre-indications et le faible nombre d'effets secondaires rapportés, ce qui permettrait des adaptations pour des publics âgés ou fragiles. Il pose toutefois une limite claire, formulée sans ambiguïté : le Qi Gong « ne doit pas être utilisé comme une alternative à un traitement médical conventionnel mais avant tout comme un complément à celui-ci ». Cette réserve, qui distingue un usage d'accompagnement d'une prétention thérapeutique autonome, est au cœur de la doctrine officielle telle qu'elle ressort des textes examinés pour ce dossier : le Qi Gong est validé comme outil de confort et de gestion du stress ou de la douleur, jamais comme substitut à une prise en charge médicale.

Une étude internationale illustre par ailleurs l'intérêt scientifique porté à la discipline au-delà des frontières françaises : un essai contrôlé randomisé mené en Espagne auprès de 125 femmes ménopausées, publié en avril 2023 dans l'European Journal of Sport Science, a montré qu'un programme de Qi Gong de douze semaines améliorait de façon significative les symptômes somatiques et psychologiques de la ménopause ainsi que la qualité de vie mesurée par un questionnaire de référence. Ce travail, mené hors de France, n'a pas d'équivalent identifié dans la littérature scientifique française à ce jour, mais il illustre un mouvement plus large de recherche clinique sur la discipline.

2024 : une première reconnaissance au sein d'un diplôme national

C'est sur le terrain de la certification professionnelle que le développement le plus récent est intervenu. France Compétences, l'organisme public chargé d'enregistrer les certifications professionnelles reconnues par l'État, a inscrit au répertoire national des certifications professionnelles la fiche RNCP39116, intitulée « CQP Moniteur d'arts martiaux », dont l'enregistrement reste valable jusqu'au 31 mai 2027, selon les données consultées directement sur le site de l'organisme. Ce certificat de qualification professionnelle, délivré par l'organisme certificateur de la branche du sport (OC Sport) en lien avec la commission paritaire nationale de l'emploi et de la formation professionnelle du sport, comporte plusieurs blocs de compétences optionnels correspondant chacun à une discipline martiale ou énergétique. L'un de ces blocs, référencé RNCP39116BC03, est explicitement intitulé « Préparation et animation de cycles de séances d'initiation, d'apprentissage en Arts énergétiques chinois - (Qi gong) ». Il ne s'agit donc pas d'un diplôme d'État autonome consacré spécifiquement au Qi Gong, mais de l'intégration de cette discipline comme spécialisation reconnue au sein d'un cadre national plus large destiné aux moniteurs d'arts martiaux, une nuance importante pour ne pas surestimer la portée du texte.

Un secteur étrangement absent des radars de la Miviludes

Ce parcours d'institutionnalisation progressive contraste avec la vigilance affichée par les autorités à l'égard d'autres pratiques de bien-être proches sur le plan symbolique. Le rapport d'activité 2022-2024 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), présenté le 8 avril 2025 et relayé notamment par Le Moniteur des Pharmacies, confirme que le secteur de la santé et du bien-être demeure, avec 37 % des saisines traitées sur la période, la première source de signalements reçus par la mission, dans un contexte de hausse continue : 4 571 signalements enregistrés en 2024, en progression de 110 % par rapport à 2015. Ce rapport, consulté et analysé dans son intégralité pour ce dossier, cite nommément plusieurs pratiques énergétiques ou corporelles parmi les sujets de vigilance, telles que le magnétisme, le reiki ou certaines approches inspirées de la médecine chinoise. Le terme « Qi Gong » n'y apparaît en revanche à aucun moment, un constat vérifié par une recherche exhaustive dans le texte intégral du document plutôt que dans un seul résumé.

Cette absence ne constitue évidemment pas, en elle-même, un satisfecit officiel : la Miviludes ne dresse pas de liste positive de pratiques jugées sûres, et son silence sur un sujet donné peut aussi bien signaler l'absence de signalements reçus par la mission qu'une vigilance moindre sur un champ donné. Elle tranche néanmoins avec la situation d'autres disciplines corporelles ou énergétiques traitées dans cette même série d'articles, régulièrement citées dans les rapports successifs de la mission. Elle s'explique vraisemblablement, au moins en partie, par le cadre fédéral sportif dans lequel s'inscrit le Qi Gong en France depuis 1998 : contrairement à des pratiques diffusées principalement par des formations privées isolées, l'essentiel de l'offre encadrée par la FFAEMC et la FEQGAE s'appuie sur des structures associatives soumises aux obligations de droit commun applicables aux fédérations sportives et à leurs clubs affiliés.

Ce que cette trajectoire signifie pour les pratiquants

Pour un patient ou un pratiquant, la situation du Qi Gong en France reste néanmoins celle d'une discipline de complément, et non de soin autonome. Aucun des textes examinés pour ce dossier, qu'il s'agisse du rapport de l'Académie de médecine, de l'arrêté sur le sport sur ordonnance ou de l'avis publié dans la presse médicale spécialisée, ne présente le Qi Gong comme un substitut à un traitement médical conventionnel. La reconnaissance progressive de la discipline, de l'agrément sportif de 1998 à la certification professionnelle de 2024, en passant par son inscription dans le dispositif de prescription d'activité physique adaptée, documente une intégration croissante dans le paysage sanitaire et sportif français, sans pour autant transformer le Qi Gong en discipline de santé au sens réglementaire. Comme pour d'autres pratiques non conventionnelles, la prudence recommandée reste la même : privilégier un enseignant formé au sein d'une structure fédérale reconnue, ne jamais interrompre un traitement médical en cours sur la base d'une séance de Qi Gong, et distinguer clairement une démarche de bien-être et de gestion du stress d'une allégation de soin.