Une réforme discrète qui change le paysage de la santé sexuelle

En France, se présenter comme « sexologue » ou « sexothérapeute » ne suppose toujours aucun diplôme protégé par l'État : le répertoire national des certifications ne reconnaît ni l'un ni l'autre de ces intitulés. Ce vide juridique, documenté depuis plusieurs années par les instances professionnelles elles-mêmes, n'a pas empêché la profession de gagner, depuis 2024, une place inédite dans un nouveau dispositif public : les comités de coordination régionale de la santé sexuelle, désormais désignés par l'acronyme CoReSS.

Cette réforme trouve son origine dans un décret du 3 juillet 2024, publié au Journal officiel le 5 juillet suivant, qui a transformé les anciennes coordinations régionales de lutte contre le VIH — les Corevih, en place depuis 2007 après les Cisih créés dès 1987 — en comités dont le périmètre dépasse largement la seule infection à VIH. Selon les informations relayées par l'association Sidaction dans un article publié le 25 septembre 2024, le texte élargit les missions de ces instances à l'accès à la contraception, à la prévention des violences sexuelles et à la prise en charge des troubles de la sexualité, tout en conservant leur mandat historique sur le VIH et les infections sexuellement transmissibles. Les nouvelles dispositions sont entrées en vigueur le 15 mars 2025, à l'exception d'un article relatif à la prorogation des mandats des membres des anciens comités, applicable dès le lendemain de la publication du décret.

Un arrêté complémentaire, signé le 31 janvier 2025 et publié au Journal officiel le 2 mars suivant, est venu préciser, selon le texte consultable sur Légifrance, les modalités de composition, de nomination et de fonctionnement de ces comités ainsi que leur cahier des charges. Les membres, nommés par les directeurs généraux des agences régionales de santé après consultation des organismes concernés pour un mandat de quatre ans renouvelable, sont répartis en quatre collèges dont la représentation doit être équilibrée ; chaque comité doit tenir au moins trois séances plénières par an et se dote d'un bureau de huit à dix membres élus en son sein. Le cahier des charges assigne aux CoReSS cinq missions : coordonner les acteurs régionaux de la santé sexuelle, contribuer à la qualité des formations et de la promotion de la santé, harmoniser les parcours de soins, recueillir des données de surveillance et contribuer à l'élaboration des politiques territoriales, avec une attention particulière portée aux populations vulnérables — jeunes, personnes migrantes, travailleurs et travailleuses du sexe, personnes vivant avec une pathologie chronique.

Une mise en place concrète, mesurable région par région

Sur le terrain, cette bascule institutionnelle s'est traduite par des appels à candidatures et des installations effectives au cours du premier semestre 2025. En Île-de-France, selon un communiqué de l'agence régionale de santé publié le 23 avril 2025, quatre CoReSS ont été officiellement installés, calqués sur les territoires de santé et adossés chacun à un groupement hospitalier, à la suite d'un appel à candidatures qui a mobilisé plus de 360 personnes souhaitant rejoindre ces nouvelles instances. Les réunions d'installation, avec élection des membres des bureaux, ont débuté le 13 mai 2025 selon la même source. Des dynamiques comparables ont été engagées dans d'autres régions, chacune devant compter au moins un comité, certaines, comme l'Île-de-France, ayant fait le choix d'en installer plusieurs en parallèle.

Un an après le lancement effectif du dispositif, un bilan de terrain publié par Sidaction le 27 avril 2026 dresse un constat contrasté. Selon cet article, la très grande majorité des régions dispose désormais d'un CoReSS installé, avec des groupes de travail associant des professionnels aux profils variés, et l'élargissement du périmètre au-delà du seul VIH est jugé positif par les acteurs interrogés, notamment pour les publics vulnérables — personnes LGBTQIA+, adolescents, personnes migrantes. Mais ce même bilan pointe des tensions concrètes : une coordinatrice de CoReSS en Centre-Val de Loire, citée dans l’article, résume la contradiction centrale du dispositif en expliquant que les missions s'élargissent sans financement supplémentaire, dans un contexte de contraintes budgétaires déjà fortes. Le même article rapporte le témoignage d'une infirmière évoquant la difficulté à suivre le rythme croissant des formations et réunions, tout en reconnaissant l'intérêt de cette montée en compétence, ainsi qu'une instabilité des postes techniques, avec des baisses de rémunération et une précarité contractuelle qui menacent, selon les personnes citées, la continuité indispensable à une coordination efficace. Malgré un déploiement jugé inégal selon les territoires, les acteurs interrogés par Sidaction qualifient globalement la dynamique engagée de positive, sous réserve que les questions de moyens et de stabilité des équipes trouvent une réponse.

Les sexologues structurent leur propre présence dans le dispositif

C'est dans ce contexte que l'Association interdisciplinaire post-universitaire de sexologie (AIUS) a publié, le 5 juillet 2026, un état des lieux consacré spécifiquement à la place de la profession dans les CoReSS. Selon cet article, une enquête interne menée par l'association recense une quarantaine de sexologues engagés dans ces comités à travers treize régions, aux profils professionnels variés — médecins, psychologues, infirmiers, kinésithérapeutes, conseillers conjugaux et familiaux —, plusieurs d'entre eux occupant des fonctions au sein des bureaux régionaux. L'association y explique vouloir sortir d'un fonctionnement « en silo » et promouvoir une approche positive de la santé sexuelle, et annonce la création d'un groupe de travail chargé de structurer une doctrine nationale cohérente sur le rôle des sexologues au sein de ces instances, sous la référence d'Aurélie Maquigneau, coprésidente de l'AIUS.

Cette démarche s'inscrit dans une séquence plus large de mobilisation de l'association sur la reconnaissance de la profession. Le 24 juin 2026, l'AIUS a organisé une webconférence intitulée « Vers la reconnaissance du titre de sexologue : où en sommes-nous ? », consacrée notamment à l'articulation entre la stratégie nationale de santé sexuelle et le cadre réglementaire de la profession, à la certification des formations universitaires portée par le Collège des enseignants en sexologie, ainsi qu'à des enjeux déontologiques — projet de code de déontologie et étude exploratoire sur les comportements inadaptés rencontrés en consultation. Quelques jours plus tard, le 29 juin 2026, l'association a publié un texte identifiant la désinformation en santé sexuelle comme un « danger émergent » constituant, selon ses termes, une nouvelle priorité de santé publique pour les sexologues. Ces prises de position successives dessinent une association qui cherche à peser, région par région et sur la scène nationale, sur la manière dont la profession sera reconnue et encadrée — sans qu'aucune de ces démarches n'ait, à ce stade, débouché sur un texte réglementaire créant un titre protégé.

Quand le vide juridique croise à nouveau la justice : l'affaire Agullo

Ce chantier de reconnaissance institutionnelle progresse pendant que la justice continue, de son côté, à traiter une affaire qui illustre concrètement les risques que fait courir l'absence de tout cadre autour du titre. Lionel Agullo, qui exerçait à Périgueux en se présentant comme « sexologue » et thérapeute, avait déjà été condamné une première fois par défaut en 2021, après avoir pris la fuite la veille de son procès, puis une deuxième fois le 19 novembre 2024 par la cour d'assises de la Dordogne à douze ans de réclusion criminelle pour viol et détention d'images pédopornographiques — une peine deux fois supérieure à celle prononcée en 2021, assortie d'une période de sûreté des deux tiers. Selon un article publié le lendemain de cette décision, le 20 novembre 2024, par l'antenne ICI (ex-France Bleu Périgord), son avocat a formé appel dès le lendemain du verdict, ouvrant la voie à un nouveau procès dans un délai théorique d'un an.

Ce troisième procès s'est finalement tenu devant une juridiction différente, la cour d'assises de la Gironde, à Bordeaux — pratique courante en matière criminelle lorsqu'une affaire est rejugée en appel. Selon un article d'ICI publié le 12 juin 2026, le verdict, rendu le 10 juin, a de nouveau condamné Lionel Agullo à douze ans de réclusion criminelle pour viol et détention d'images pédopornographiques, mais la cour a cette fois écarté la période de sûreté des deux tiers qui avait été prononcée en 2024, ce qui ouvre la possibilité d'aménagements de peine avant l'accomplissement de huit années de détention. Le jugement a par ailleurs maintenu une obligation de soins, une interdiction d'exercer une activité à caractère thérapeutique, une interdiction d'entrer en contact avec la victime ou avec des mineurs, ainsi qu'une interdiction de paraître dans le département de la Dordogne, selon la même source.

Cette issue, aux deux tiers de sûreté écartés mais à la culpabilité confirmée pour la troisième fois consécutive, ne permet pas de tirer de conclusion générale sur l'ensemble d'une profession à partir du parcours judiciaire d'un seul individu. Elle rappelle en revanche, de façon très concrète, ce que les instances professionnelles elles-mêmes mettent en avant depuis plusieurs années : en l'absence de titre protégé, rien n'empêche quiconque de se présenter comme « sexologue » face à un public en situation de vulnérabilité, y compris dans un cadre qui se veut thérapeutique. Ce rappel n'a bien sûr aucune valeur de mise en cause des praticiens sérieux, très majoritairement formés dans les diplômes universitaires existants et engagés, comme le montre leur implication croissante dans les CoReSS, dans une démarche de structuration de la profession.

Une reconnaissance qui avance par les marges, faute de texte réglementaire

L'ensemble de ces développements dessine une situation paradoxale. D'un côté, la profession de sexologue gagne, concrètement et de façon mesurable, une place dans un dispositif public récent — les CoReSS — dont le déploiement, bien qu'inégal et contraint par des moyens jugés insuffisants selon le bilan de Sidaction d'avril 2026, se poursuit région par région depuis 2025. Les sexologues y siègent, parfois au sein même des bureaux, et leur association professionnelle de référence cherche désormais à formaliser une doctrine commune pour peser collectivement dans ces instances. De l'autre côté, aucun de ces développements ne modifie le statut juridique du titre lui-même : ni « sexologue » ni « sexothérapeute » ne figurent au répertoire national des certifications, et aucune proposition de texte réglementaire créant un titre protégé n'a, à la date de rédaction, été identifiée dans le débat public.

Cette situation renvoie à un constat plus large, documenté par les instances de vigilance sur les dérives sectaires et thérapeutiques : l'absence de cadre légal autour d'une pratique qui touche à l'intime et à la santé mentale constitue, par construction, un terrain propice à des usages problématiques, qu'il s'agisse de pratiques commerciales trompeuses ou, dans des cas plus graves, de faits relevant de la justice pénale. Les personnes qui souhaitent consulter un sexologue ou un sexothérapeute sont donc invitées, en l'état actuel du droit, à s'informer sur la formation réelle du professionnel consulté — diplôme universitaire, inscription à un ordre professionnel de santé le cas échéant — plutôt que sur le seul intitulé affiché, aucun de ces titres ne faisant l'objet, à ce jour, d'une garantie légale. Cette recommandation de prudence ne vise évidemment pas à disqualifier une discipline dont l'utilité clinique, en particulier dans l'accompagnement des troubles sexuels et des suites de violences, est de mieux en mieux reconnue par les autorités sanitaires elles-mêmes à travers la stratégie nationale de santé sexuelle et l'intégration progressive des CoReSS. Elle rappelle simplement qu'un accompagnement sérieux, sur un sujet aussi sensible, ne saurait se fonder sur la seule confiance accordée à un intitulé professionnel non garanti par l'État.

La suite de ce double mouvement reste à observer : côté institutionnel, l'issue des travaux du groupe de travail lancé par l'AIUS sur la doctrine nationale des sexologues en CoReSS, ou une éventuelle traduction réglementaire de la webconférence du 24 juin 2026 sur la reconnaissance du titre ; côté judiciaire, une possible contestation en cassation de la décision bordelaise du 10 juin 2026, qu'aucune source publique ne permet à ce stade de confirmer ou d'infirmer.