Les thérapies cognitivo-comportementales, plus connues sous leur sigle TCC, comptent parmi les approches psychothérapeutiques les plus représentées chez les praticiens référencés sur Paralib. Contrairement à des pratiques comme la naturopathie ou le magnétisme, elles ne souffrent pas d'un déficit de reconnaissance scientifique : la Haute Autorité de santé (HAS) continue, année après année, de les citer comme option de traitement de référence dans ses recommandations. Mais cette reconnaissance clinique installée depuis longtemps ne s'est jamais traduite par un statut professionnel autonome. Deux ans d'actualité, entre 2024 et 2025, illustrent ce grand écart entre solidité scientifique et vide organisationnel.
Une association fondée en 1971, devenue la première société de psychothérapeutes de France
L'histoire des TCC en France est indissociable de l'Association française de thérapie comportementale et cognitive (AFTCC), fondée en 1971 sous le régime de la loi de 1901. Selon les informations publiées sur son propre site, l'association revendique aujourd'hui près de 2 500 adhérents, ce qui en ferait la première association de psychothérapeutes de France par le nombre de membres. Sa mission, telle qu'elle la définit elle-même, consiste à promouvoir la pratique, l'enseignement et la recherche en thérapie comportementale et cognitive, notamment via un journal scientifique (le Journal of Behavioral and Cognitive Therapy) et des congrès annuels réunissant chercheurs et cliniciens.
L'AFTCC délivre également deux labels internes destinés à distinguer ses adhérents formés selon ses standards : le label « Thérapeute Praticien » (TP) et le label « Thérapeute Praticien Superviseur » (TPS), accompagnés d'une certification Qualiopi pour ses actions de formation et d'un statut d'organisme de développement professionnel continu (DPC). Ces labels associatifs, aussi structurants soient-ils pour la profession, ne constituent toutefois pas un titre protégé par la loi : rien n'empêche, en droit français, un professionnel non labellisé par l'AFTCC de se présenter comme praticien en TCC, dès lors qu'il exerce une profession de santé ou de psychologue reconnue par ailleurs.
Le 53e congrès annuel de l'association s'est tenu du 11 au 13 décembre 2025 à la Maison de la Chimie, à Paris, sur le thème de la « TCC augmentée » — une réflexion sur l'intégration de l'exercice physique, des outils numériques et, plus surprenant, des substances psychédéliques dans les protocoles thérapeutiques classiques. Deux intervenants internationaux de premier plan, les chercheurs Stefan G. Hofmann et Richard Bryant, y sont intervenus. Un 54e congrès est d'ores et déjà annoncé pour décembre 2026, consacré cette fois aux « approches transdiagnostiques », signe d'une activité scientifique continue et structurée.
La Haute Autorité de santé reconfirme les TCC, mais recale leurs versions numériques
Sur le plan de la reconnaissance clinique, l'année 2025 a apporté une confirmation notable. Dans sa recommandation sur la prise en charge de la fibromyalgie de l'adulte, validée par son collège le 19 juin 2025 et mise en ligne le 10 juillet suivant, la HAS indique explicitement que « la thérapie cognitivo-comportementale peut être envisagée dans la fibromyalgie pour développer des mécanismes d'adaptation à la douleur », et recommande une orientation vers une « psychothérapie structurée, notamment une thérapie cognitivo-comportementale », en cas d'épisode dépressif associé à la maladie. Un dossier Paralib Actu avait déjà été consacré à cette même recommandation HAS en 2025, mais sous l'angle de l'hypnose, de la relaxation et des thérapies manuelles qu'elle évoque également — sans jamais mentionner les TCC, qui constituent donc un angle resté inexploré de ce même texte officiel.
Deux avis distincts de la Commission nationale d'évaluation des dispositifs médicaux et des technologies de santé (CNEDiMTS), rattachée à la HAS, viennent nuancer ce tableau plutôt qu'ils ne le contredisent. Le 23 juillet 2024, la commission a rendu un avis défavorable à la prise en charge anticipée de l'application HelloBetter Insomnie, un programme numérique de thérapie cognitivo-comportementale de l'insomnie, faute de données cliniques jugées suffisantes. Un an plus tard, le 15 juillet 2025, un avis très similaire a visé un second dispositif du même type, SOMNIO, avec la même conclusion : « Service Attendu insuffisant ». Dans les deux cas, la HAS rappelle pourtant, dans le corps même de ses avis, que « les recommandations internationales préconisent en première intention une approche non pharmacologique basée sur les thérapies cognitivo-comportementales devant toute insomnie chronique » — la méthode elle-même n'est jamais remise en cause, seule sa transposition en application numérique autonome l'est, faute de preuves scientifiques jugées à la hauteur des standards habituels de l'institution.
Cette séquence de deux avis, à un an d'intervalle, dessine une ligne de conduite constante de la HAS : les TCC restent le traitement de référence recommandé par les instances sanitaires françaises pour plusieurs troubles courants — troubles anxieux, insomnie chronique, douleur chronique associée à une composante dépressive — mais leur numérisation, elle, doit encore faire ses preuves avant d'être remboursée ou recommandée à grande échelle.
« Mon soutien psy » : un dispositif méthodologiquement neutre
Le dispositif public de remboursement de séances chez un psychologue, connu sous le nom de « Mon soutien psy », a connu une évolution réglementaire en 2025 : le décret n° 2025-424 du 13 mai 2025, publié au Journal officiel le 15 mai, a porté le nombre de séances remboursables à douze par an, supprimé l'obligation d'adressage médical préalable et revalorisé le tarif de la séance à 50 euros. Un dossier Paralib Actu a déjà été consacré à ce dispositif sous l'angle du remboursement et de son évolution depuis sa création. Un point mérite cependant d'être relevé pour ce qui concerne spécifiquement les TCC : le texte réglementaire ne cite à aucun moment cette méthode, ni aucune autre, comme approche de référence à privilégier dans le cadre du dispositif. « Mon soutien psy » reste, sur le plan méthodologique, un cadre neutre, qui laisse aux psychologues partenaires le choix de leur approche théorique — TCC, thérapies humanistes, approches intégratives, etc. — sans fléchage officiel vers une école en particulier.
Ce choix de neutralité contraste avec la place que les TCC occupent, dans les faits, au sein des recommandations cliniques de la HAS évoquées plus haut. Il illustre une caractéristique récurrente du paysage psychothérapeutique français : une reconnaissance scientifique et clinique bien établie ne se traduit pas nécessairement par une inscription explicite dans les dispositifs de politique publique, où la neutralité méthodologique reste souvent la norme.
Une mention de vigilance isolée, noyée dans un débat plus large
Le rapport d'activité 2022-2024 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), mis en ligne en 2025, consacre un développement aux effets indésirables possibles de la psychothérapie en général. Dans ce cadre, le rapport cite une étude de recherche (Schermuly-Haupt et coll., 2018) selon laquelle des « phénomènes de suicidalité » peuvent, dans certaines situations, se déclarer secondairement à la pratique de la thérapie cognitive et comportementale. Cette mention n'est toutefois pas isolée ni ciblée spécifiquement contre les TCC : le même développement du rapport évoque, dans la même discussion générale sur les effets indésirables en psychothérapie, l'EMDR, le débriefing psychologique post-traumatique ou encore la méditation de pleine conscience. Il ne s'agit donc pas d'un signalement de dérive sectaire visant les TCC comme pratique à risque, mais d'un rappel scientifique plus général : aucune psychothérapie, aussi validée soit-elle, n'est totalement dénuée d'effets indésirables potentiels lorsqu'elle est mal conduite ou mal encadrée. Cette nuance mérite d'être soulignée pour ne pas laisser penser que les TCC feraient l'objet d'une mise en cause spécifique de la part de la Miviludes, ce que ne dit à aucun moment le rapport.
Un vide qui perdure : qui peut légalement se dire thérapeute TCC ?
C'est là que se referme la contradiction esquissée en ouverture. D'un côté, les TCC bénéficient d'une reconnaissance scientifique et institutionnelle solide, réaffirmée à deux reprises par la HAS en 2024 et 2025, portée par une société savante active depuis plus d'un demi-siècle et fréquentée par des milliers de professionnels. De l'autre, aucun texte récent — ni le décret du 13 mai 2025 sur « Mon soutien psy », ni le rapport Miviludes 2022-2024, ni aucune annonce ministérielle identifiée sur la période 2024-2026 — ne vient définir un cadre légal propre à l'exercice des TCC. En droit français, ce sont les titres de psychologue, de psychiatre ou de médecin, chacun réglementé par ailleurs, qui conditionnent l'exercice légal de la psychothérapie ; la mention « TCC » elle-même n'est protégée par aucun texte, et rien n'empêche formellement un professionnel non labellisé par l'AFTCC — voire non psychologue ni médecin, sous certaines réserves de terminologie — de s'en prévaloir commercialement.
Ce vide n'est pas propre aux TCC : il rejoint une problématique déjà documentée sur Paralib Actu à propos de l'ensemble des psychothérapies, de la psychanalyse ou de la Gestalt-thérapie, où le titre de « psychothérapeute » reste, depuis le décret de 2010, le seul réellement encadré par la loi, quelle que soit l'approche théorique pratiquée derrière. La situation des TCC illustre toutefois ce paradoxe de façon particulièrement nette : rarement une méthode aussi documentée scientifiquement, aussi souvent citée par les autorités sanitaires comme traitement de référence, aura eu aussi peu de statut légal qui lui soit propre.
Repères de prudence pour les patients
Comme pour toute pratique psychothérapeutique, il convient de rappeler qu'une prise en charge par TCC ne se substitue pas à un avis médical lorsqu'un trouble psychique ou somatique nécessite un diagnostic ou un traitement spécifique. Les recommandations de la HAS citées dans ce dossier positionnent les TCC comme une option thérapeutique complémentaire ou de première intention selon les situations, jamais comme une solution universelle. Le choix d'un praticien gagne à s'appuyer sur une qualification vérifiable — profession de santé réglementée (psychologue, psychiatre, médecin) et, le cas échéant, formation ou label reconnu par une société savante comme l'AFTCC — plutôt que sur la seule mention commerciale « TCC », qui reste, comme démontré ici, dépourvue de protection légale propre.