Consulter un masseur-kinésithérapeute sans passer au préalable par une ordonnance médicale : c'est, depuis l'été 2025, une possibilité bien réelle pour les patients de vingt départements français. Cette expérimentation, prévue par la loi, encadrée par décret puis officiellement lancée par arrêté, met fin à une exception française régulièrement pointée du doigt par la profession, tout en restant contestée par une partie du corps médical. Retour, sources à l'appui, sur la genèse et les débats de cette réforme.

Un débat ancien, ravivé dès 2021-2022

La question de l'accès direct aux professions paramédicales ne date pas de 2023. Dès novembre 2021, selon un article du Quotidien du Médecin publié le 10 novembre 2021, un front commun s'était formé autour de cette revendication : le syndicat de jeunes médecins généralistes ReAGJIR, des organisations représentant les étudiants en kinésithérapie, sages-femmes, orthophonie ou encore des associations de patients comme France Assos Santé, plaidaient pour la levée de l'obligation de prescription préalable. Les partisans de la mesure mettaient alors en avant l'exemple international - l'accès direct existant, selon cet article, dans plus de quarante pays, dont le Canada, les États-Unis ou la Suède -, ainsi que des études étrangères associant ce modèle à une réduction des coûts de santé, des délais d'attente et à une amélioration de la qualité de vie des patients.

Face à cette mobilisation, le Conseil national de l'Ordre des médecins (CNOM) a rapidement pris position. Dans un avis daté du 7 janvier 2022, relayé par le syndicat Avenir Spé, l'institution ordinale affichait une opposition nette : « le Conseil s'oppose fermement à l'accès direct au kinésithérapeute par le patient ». Le CNOM reprochait notamment l'absence de concertation préalable avec les instances médicales et estimait que toute délégation d'actes devait reposer sur une évaluation scientifique rigoureuse, seule à même de garantir la sécurité des patients. L'institution se disait toutefois prête à admettre une évolution de la pratique kinésithérapique fondée sur un diagnostic médical initial, pour des situations stabilisées et avec des points de contrôle intermédiaires - mais uniquement au sein de structures coordonnées et sous pilotage médical.

La loi du 19 mai 2023, base légale de l'expérimentation

C'est dans ce contexte de tension que le Parlement adopte la loi n° 2023-379 du 19 mai 2023 « portant amélioration de l'accès aux soins par la confiance aux professionnels de santé », publiée au Journal officiel le 20 mai 2023 et consultable sur Légifrance. Issu d'une proposition de loi partant du constat qu'un nombre important de Français n'ont pas de médecin traitant, ce texte élargit les compétences de plusieurs professions de santé : reconnaissance de la pratique avancée infirmière avec capacité de prescription et de prise en charge directe de patients, extension des compétences des pédicures-podologues sur le risque diabétique, et surtout, à son article 3, ouverture d'une expérimentation d'accès direct aux masseurs-kinésithérapeutes et aux orthophonistes exerçant en établissement de santé ou au sein de structures d'exercice coordonné.

Pour la kinésithérapie, le principe posé par la loi est encadré : l'accès sans prescription est limité à huit séances par patient lorsque celui-ci n'a pas bénéficié d'un diagnostic médical préalable. Au-delà de ce plafond, ou en cas de doute clinique, le kinésithérapeute doit orienter le patient vers un médecin.

Le décret du 27 juin 2024 : les modalités pratiques de l'expérimentation

Plus d'un an après la loi, le décret n° 2024-618 du 27 juin 2024, publié au Journal officiel le 28 juin 2024 et consultable sur Légifrance, précise les conditions concrètes de mise en œuvre. Le texte autorise, à titre expérimental et pour une durée de cinq ans, les masseurs-kinésithérapeutes participant à une communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) à exercer sans prescription médicale, dans la limite de huit séances par patient en l'absence de diagnostic médical préalable. Lorsqu'un diagnostic médical a déjà été posé, le kinésithérapeute exerce conformément aux recommandations de bonne pratique professionnelle, sans limitation de séances liée à ce dispositif.

Le décret impose par ailleurs des garde-fous : le professionnel doit être inscrit dans une CPTS, déclarer sa participation à l'expérimentation auprès du directeur général de l'agence régionale de santé (ARS) via une téléprocédure dédiée, consigner un bilan initial et un compte-rendu dans le dossier médical partagé, transmettre ces informations au médecin traitant du patient, et orienter ce dernier vers un médecin dès lors qu'un avis médical devient nécessaire.

Juin 2025 : le lancement effectif dans vingt départements

Il aura fallu attendre près d'un an de plus pour que l'expérimentation démarre concrètement. Selon un article de l'Ordre des masseurs-kinésithérapeutes publié le 8 juin 2025, un arrêté paru à la même période désigne les vingt départements retenus pour cette phase pilote de cinq ans : l'Aude, les Côtes-d'Armor, les Deux-Sèvres, le Gers, la Haute-Corse, le Haut-Rhin, l'Isère, le Loiret, la Martinique, Mayotte, la Meurthe-et-Moselle, le Nord, La Réunion, le Rhône, la Seine-Maritime, le Tarn, le Var, la Vendée, l'Yonne et les Yvelines. L'Ordre y détaille les démarches attendues des praticiens volontaires : justifier de leur exercice au sein d'une CPTS implantée dans l'un de ces départements, déclarer leur participation auprès de l'ARS, et respecter les obligations de traçabilité et de communication avec les médecins prévues par le décret.

Un article de Vidal.fr publié le 12 juin 2025 confirme le calendrier et précise que cette expérimentation, comme le prévoit la loi de mai 2023, doit durer cinq années, à l'issue desquelles un rapport d'évaluation parlementaire déterminera l'opportunité d'une généralisation du dispositif à l'ensemble du territoire. La Fédération française des masseurs-kinésithérapeutes rééducateurs (FFMKR) a, de son côté, mis à disposition des professionnels un « guide pratique sur l'accès direct au kinésithérapeute », dont une première version date de mai 2025, destiné à accompagner les praticiens volontaires dans les démarches administratives et cliniques exigées par le dispositif.

Un an après le décret, un bilan qui reste à établir

Près d'un an après le lancement effectif de l'expérimentation, un article du site d'information médicale Caducée.net, publié le 6 juin 2026, dresse un premier état des lieux, chiffres de l'Assurance maladie (CNAM) à l'appui. Le texte évoque un potentiel d'économies significatif mais contesté : jusqu'à 14 milliards d'euros par an pour la collectivité - dont 6,5 milliards pour l'Assurance maladie - dans un scénario optimiste, ramené à environ 3 milliards d'euros - dont 1,4 milliard pour l'Assurance maladie - dans un scénario jugé plus réaliste par l'article.

L'article cite également plusieurs indicateurs mis en avant par la CNAM pour justifier l'intérêt de la réforme : 47 % des patients auxquels un accompagnement en kinésithérapie est recommandé n'y auraient pas recours, une proportion qui grimperait à 70 % pour la prévention des chutes chez les personnes âgées et à 60 % dans l'accompagnement de la maladie de Parkinson. Il rappelle par ailleurs que les chutes ont entraîné 174 824 hospitalisations en 2024 chez les personnes de 65 ans et plus, et près de 20 148 décès qui leur sont associés - des chiffres utilisés pour illustrer l'enjeu de santé publique que représente un accès plus rapide à la rééducation.

Mais Caducée.net relaie aussi des réserves : la CNAM elle-même s'interrogerait sur le fait que le modèle actuel de financement de la kinésithérapie « ne garantit ni l'équité d'accès, ni l'attractivité de la profession, ni sa soutenabilité financière ». L'article souligne également que les dépenses de kinésithérapie ont progressé d'environ 6 % par an entre 2022 et 2025, et qu'environ 25 % des patients recevraient des soins allant au-delà des recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS) - un indicateur de risque de surconsommation que l'accès direct pourrait, selon les cas, aggraver ou au contraire mieux réguler grâce à un premier contact clinique direct avec le kinésithérapeute. Le texte pointe enfin des disparités territoriales fortes, avec une densité moyenne de 120 kinésithérapeutes pour 100 000 habitants en France, mais des écarts allant de 30 à 270 selon les départements - une donnée qui interroge la capacité de l'expérimentation à bénéficier également à tous les territoires retenus. Sur le plan clinique, l'article rappelle enfin que le tri des patients en accès direct engage la responsabilité clinique et médico-légale du kinésithérapeute : détecter une fracture, une infection ou une atteinte neurologique ne relève pas d'un simple protocole administratif, ce qui justifie, selon l'article, l'exigence de formation et de vigilance posée par le décret de 2024.

Deux lectures qui persistent au sein du corps médical

La mise en œuvre de l'expérimentation n'a pas éteint le débat entre médecins. D'un côté, la position de l'Ordre des médecins, formulée dès janvier 2022, reste une référence pour les organisations qui continuent de juger la coordination de soins impossible sans pilotage médical systématique. De l'autre, l'article du Quotidien du Médecin de novembre 2021 avait déjà documenté l'existence, au sein même de la profession, de voix favorables : il citait notamment un neurologue affirmant être « totalement incapable de dire aux kinésithérapeutes comment bien travailler, car ils sont plus compétents que moi » dans leur domaine. Cette ligne de fracture, antérieure à la loi de 2023, continue de structurer la manière dont l'expérimentation est reçue selon les praticiens et les territoires.

Ce que cela change concrètement pour les patients et les praticiens

Pour les patients résidant dans l'un des vingt départements retenus, l'accès direct ne signifie pas un accès sans limite : il reste circonscrit à huit séances en l'absence de diagnostic médical préalable, à des kinésithérapeutes volontaires exerçant en CPTS, et implique une transmission systématique d'informations au médecin traitant. Il ne se substitue à aucun moment à un avis médical lorsque celui-ci est nécessaire : le décret de 2024 impose explicitement aux professionnels d'orienter leurs patients vers un médecin dès qu'un signe d'alerte le justifie. Pour les kinésithérapeutes, cette évolution s'accompagne d'obligations renforcées de traçabilité et de formation au repérage des situations à risque, telles que documentées par le guide pratique de la FFMKR de mai 2025.

À ce stade, aucune source consultée pour ce dossier ne permet de conclure, de façon chiffrée et définitive, sur l'impact réel de cette expérimentation sur l'accès aux soins, les dépenses de santé ou la sécurité des patients : les indicateurs cités par la CNAM et relayés par Caducée.net en juin 2026 restent, pour une large part, des projections ou des données de contexte, et non un bilan consolidé de l'expérimentation elle-même, dont les résultats ne seront officiellement évalués qu'au terme des cinq années prévues par la loi de 2023.

Rappel de prudence : l'accès direct au kinésithérapeute, tel qu'encadré par cette expérimentation, ne dispense pas d'un avis médical en cas de doute diagnostique, de signe d'alerte ou de pathologie complexe. Il reste, dans tous les cas, limité aux vingt départements participants, aux kinésithérapeutes volontaires inscrits dans une CPTS, et aux huit séances prévues par le décret en l'absence de diagnostic médical préalable.