La kinésithérapie française a beaucoup fait parler d'elle ces dernières années pour l'accès direct : la possibilité, testée depuis 2023 dans une vingtaine de départements, de consulter un masseur-kinésithérapeute sans passer par une ordonnance médicale préalable. Mais en parallèle de cette réforme de l'exercice, une autre bataille, plus discrète et strictement financière, occupe la profession depuis plus d'une décennie : celle de la revalorisation de ses tarifs, gelés pendant onze ans, puis renégociés dans la douleur à partir de 2022, avant d'être rattrapés à plusieurs reprises par les mêmes contraintes budgétaires qui menacent régulièrement de les reporter.
Cette négociation conventionnelle, conduite entre les syndicats représentatifs de la profession et l'Assurance maladie, détermine pourtant directement le tarif remboursé de chaque séance de rééducation dispensée par les quelque 70 000 masseurs-kinésithérapeutes libéraux du pays. Moins visible que les débats sur l'accès direct, elle s'est traduite, entre 2022 et 2026, par une succession d'accords, de blocages syndicaux et de reports administratifs qui donne un aperçu concret des rapports de force entre une profession, ses représentants et les contraintes budgétaires de l'Assurance maladie.
Un tarif de base inchangé depuis 2012
Le point de départ de cette séquence se situe en janvier 2023, lorsque le sénateur de la Loire Jean-Claude Tissot interroge le gouvernement sur la situation économique des masseurs-kinésithérapeutes libéraux. Dans sa question écrite du 26 janvier 2023, il rappelle que le tarif de l'acte de base de la profession « n'a pas été augmenté depuis juillet 2012 », année où il avait été relevé de 3 %, le fixant alors à 16,13 euros. Le sénateur pointe également des disparités territoriales croissantes entre zones sur-dotées et zones sous-dotées, sources de délais d'attente allongés pour les patients, ainsi que les difficultés de la profession à absorber la hausse du coût de l'énergie.
La réponse ministérielle, publiée le 9 février 2023, confirme l'essentiel du constat : un avenant tarifaire avait bien été négocié et signé fin 2022 par l'un des trois syndicats représentatifs de la profession, mais les deux autres s'y sont opposés, empêchant son entrée en vigueur. Le texte prévoyait pourtant de porter l'acte de base à 18 euros, pour un total de 530 millions d'euros de rémunérations supplémentaires réparties entre 70 000 kinésithérapeutes libéraux. Une seconde réponse ministérielle, apportée le 6 juillet 2023 à une question sénatoriale similaire déposée début février, précise que l'accord comportait aussi des mesures de soutien aux soins à domicile et un renforcement du rôle des kinésithérapeutes en matière de prévention, mais que le blocage syndical avait contraint le ministère à demander une reprise rapide et ciblée des négociations.
Un accord finalement signé à l'été 2023
La reprise des discussions aboutit quelques jours plus tard : le 13 juillet 2023, l'Assurance maladie annonce la signature d'un nouvel accord avec les syndicats de la profession. Le texte, devenu l'avenant n° 7 à la convention nationale des masseurs-kinésithérapeutes libéraux signée en 2007, est approuvé par un arrêté du 21 août 2023, publié au Journal officiel quelques jours plus tard. Ce texte, consulté directement sur Légifrance, détaille plusieurs volets au-delà de la seule revalorisation : l'ouverture d'actes de télésanté dans la limite de 20 % de l'activité annuelle, facturés sous la lettre-clé TMK à 2,15 euros en métropole (2,36 euros dans les départements d'outre-mer et à Mayotte) et une demande de téléexpertise cotée entre 10 et 11 euros ; une revalorisation d'un point de coefficient pour les actes liés aux pathologies neurologiques et musculaires chroniques, dont l'application est étalée jusqu'au 1er septembre 2026 ; de nouvelles conditions d'installation en zones sur-dotées, désormais soumises à deux années d'expérience préalable en établissement ou en zone sous-dotée ; et l'intégration, dans la convention elle-même, du principe d'accès direct issu de la loi du 19 mai 2023. L'entrée en vigueur des mesures tarifaires de cet avenant, effective à l'expiration d'un délai réglementaire de six mois, a débuté en février 2024 et s'est poursuivie par étapes jusqu'en 2026.
Un rattrapage suspendu par l'alerte sur les dépenses de santé
La mécanique de revalorisation prévue par l'avenant 7 ne s'est toutefois pas déroulée sans accroc. Une question écrite déposée le 29 juillet 2025 par la députée de Dordogne Florence Joubert alerte le gouvernement sur le report à janvier 2026 d'une revalorisation de 8 % des actes de kinésithérapie, initialement programmée pour le 1er juillet 2025. La parlementaire y souligne que la profession attend cette mesure « depuis 2014 » et évalue à 20 % la perte de pouvoir d'achat des kinésithérapeutes libéraux sur la décennie écoulée. La réponse ministérielle à cette question, publiée le 10 mars 2026, confirme que le report a été décidé à la suite d'un avis du comité d'alerte sur les dépenses d'assurance maladie, ce comité indépendant chargé de signaler tout risque de dépassement de l'Objectif national de dépenses d'assurance maladie (Ondam) et dont l'avis peut, par construction, entraîner la suspension de mesures conventionnelles déjà négociées.
C'est pour répondre à ce blocage qu'un huitième avenant à la convention est négocié à l'automne 2025. Signé le 28 novembre 2025 par les trois syndicats représentatifs de la profession — la Fédération française des masseurs-kinésithérapeutes rééducateurs (FFMKR), Alizé et le Syndicat national des masseurs-kinésithérapeutes rééducateurs (SNMKR) — ainsi que par l'Union nationale des caisses d'assurance maladie (Uncam) et l'Union nationale des organismes complémentaires d'assurance maladie (Unocam), ce texte est publié au Journal officiel le 19 décembre 2025. Il ne crée pas de nouvelle revalorisation, mais réorganise le calendrier de celles déjà actées par l'avenant 7 : une partie des mesures initialement suspendues à l'été 2025 est reportée au 1er janvier 2026, tandis qu'une revalorisation de 0,3 point de coefficient portant sur les actes de rééducation consécutifs à des lésions de plusieurs territoires anatomiques (cotés TER) et sur les actes de rééducation après amputation (cotés APM) est avancée du 1er juillet au 28 mai 2026, afin d'être mise en œuvre avant la publication, chaque mois de juin, du nouvel avis du comité d'alerte. Une indemnité forfaitaire de déplacement spécifique de 4 euros, applicable aux soins de kinésithérapie postopératoire dans les 35 jours suivant une sortie d'hospitalisation, est également actée.
« Une première avancée », selon la profession
Dans un communiqué publié le même 19 décembre 2025, la FFMKR présente cet avenant de sécurisation comme une « première avancée concrète, obtenue dans un contexte politique et budgétaire particulièrement tendu », par la voix de son président Sébastien Guérard, qui rappelle que la profession connaît une régression de son pouvoir d'achat depuis une dizaine d'années. Le syndicat chiffre l'enjeu financier de cet avenant à environ 24 millions d'euros de revalorisations sécurisées, pour un coût de 4 millions d'euros supplémentaires à la charge de l'Assurance maladie. La publication professionnelle Kinéactu, dans un article du même jour, relaie ce constat en insistant sur les limites de l'accord : les revalorisations prévues pour septembre 2026 par l'avenant 7 n'ont, elles, pas pu être sécurisées de la même manière et restent exposées à un éventuel nouvel avis défavorable du comité d'alerte à l'été 2026, le mécanisme de ce comité n'ayant pas été réformé malgré les demandes répétées des organisations syndicales de la profession.
La suite du calendrier a confirmé, dans les mois qui ont suivi, l'application de cette étape intermédiaire : plusieurs publications professionnelles spécialisées (Fédération française des masseurs-kinésithérapeutes rééducateurs, syndicat national SNMKR notamment) ont rendu compte, au printemps 2026, de la mise en œuvre effective, à la date du 28 mai 2026, des revalorisations de 0,3 point de coefficient annoncées par l'avenant 8, tout en rappelant que la question des mesures encore suspendues pour septembre 2026 restait, elle, en suspens et dépendante du prochain avis du comité d'alerte.
Une négociation qui dépasse le seul cas des kinésithérapeutes
Ce feuilleton conventionnel n'est pas propre à la kinésithérapie : le comité d'alerte sur l'Ondam, dont les avis conditionnent depuis plusieurs années le calendrier de mise en œuvre de nombreuses mesures conventionnelles pour différentes professions de santé libérales, a été sollicité à plusieurs reprises depuis 2023 dans un contexte de tension sur les finances de l'Assurance maladie et de débats budgétaires récurrents autour des lois de financement de la sécurité sociale. Mais le cas des masseurs-kinésithérapeutes illustre de façon particulièrement nette la mécanique par laquelle un accord négocié et signé entre partenaires conventionnels peut voir son application effective repoussée, en tout ou partie, par une procédure budgétaire distincte, sans remise en cause du texte lui-même. La FFMKR, dans son communiqué du 19 décembre 2025, résume cette mécanique en rappelant que l'avenant 8 ne constitue qu'une « sécurisation » partielle, et non une nouvelle négociation tarifaire à proprement parler : les montants et les actes concernés restent ceux, déjà actés, de l'avenant 7 signé en 2023, seul le calendrier de leur mise en œuvre ayant été renégocié pour tenter de les mettre à l'abri d'un nouvel avis défavorable du comité d'alerte.
Pour les praticiens comme pour leurs patients, cette séquence de plus de trois ans n'a pas de conséquence directe sur la prise en charge des soins : les tarifs remboursés par l'Assurance maladie restent fixés par la convention en vigueur, quelles que soient les tensions entourant le calendrier de leur revalorisation. Elle éclaire en revanche, de façon concrète, la manière dont se construit, avenant après avenant, la rémunération d'une profession très représentée parmi les praticiens paramédicaux, et la marge de manœuvre réelle dont disposent les syndicats représentatifs face à un cadre budgétaire national qu'ils ne maîtrisent pas.