L'été 2026 marque une nouvelle étape dans le débat sur l'avenir de la kinésithérapie en France. En l'espace de trois semaines, deux rapports aux logiques opposées sont venus alimenter la discussion sur une éventuelle généralisation de l'accès direct aux masseurs-kinésithérapeutes, actuellement testé à titre expérimental dans vingt départements depuis 2025 en application de la loi du 19 mai 2023. D'un côté, l'Ordre professionnel a mis en avant une étude médico-économique chiffrant les bénéfices attendus d'une extension du dispositif. De l'autre, la Caisse nationale de l'Assurance maladie (CNAM) a publié, dans la foulée, un rapport appelant à une régulation plus stricte des dépenses de la profession. Reconstitution, sources à l'appui, de cette séquence qui pourrait peser sur les arbitrages budgétaires de 2027.

Rappel du cadre : une expérimentation encore loin d'une décision définitive

Depuis juin 2025, en application du décret du 27 juin 2024 pris pour l'exécution de la loi n° 2023-379 du 19 mai 2023, les masseurs-kinésithérapeutes exerçant au sein d'une communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) dans vingt départements pilotes peuvent recevoir un patient sans prescription médicale préalable, dans la limite de huit séances. Ce dispositif, prévu pour durer cinq ans, doit faire l'objet d'un rapport d'évaluation parlementaire avant toute décision de généralisation à l'ensemble du territoire. Rien, à ce stade, n'indique qu'une telle généralisation soit acquise : elle reste conditionnée à ce bilan, attendu au terme de la période expérimentale.

C'est dans ce contexte que la profession a choisi, au cours de l'été 2026, de peser sur le débat en amont de cette échéance, en avançant ses propres arguments économiques - une démarche à laquelle la CNAM a répondu, quelques jours plus tard, par une lecture nettement plus prudente des mêmes enjeux financiers.

L'Ordre des kinésithérapeutes réclame la généralisation, chiffres à l'appui

Le 23 juin 2026, le Conseil national de l'Ordre des masseurs-kinésithérapeutes (CNOM-K) a publié un communiqué de presse réclamant explicitement la généralisation de l'accès direct, estimant que le modèle actuel de prise en charge « n'est plus tenable ». Ce communiqué s'appuie sur une étude médico-économique commandée par l'institution ordinale au Pr Frédéric Bizard, économiste de la santé, dont le rapport complet, daté de juin 2026, a été mis en ligne sur le site de l'Ordre.

Cette étude circonscrit son analyse à quatre grands groupes d'indications - les troubles musculosquelettiques (en particulier la lombalgie), la neurologie (accidents vasculaires cérébraux, maladie de Parkinson, sclérose en plaques), la prévention des chutes chez les personnes âgées et les pathologies respiratoires (bronchopneumopathie chronique obstructive, mucoviscidose) - qui représenteraient, selon le document, près de 80 % de l'activité des kinésithérapeutes. Elle documente, pour chacun de ces groupes, un taux de non-recours ou de recours tardif à la kinésithérapie jugé élevé : entre 40 et 55 % pour la lombalgie selon les régions, environ 40 % pour les patients victimes d'un AVC, 60 % pour la maladie de Parkinson, 55 % pour la sclérose en plaques, entre 65 et 70 % pour la prévention des chutes, et jusqu'à 85-90 % pour la réhabilitation respiratoire liée à la BPCO.

Sur la base de ces données, l'étude évalue à 14 milliards d'euros par an le gain sociétal théorique d'un accès précoce généralisé à la kinésithérapie sur ces seules quatre indications, dont 6,5 milliards d'euros pour la seule Assurance maladie - un montant que le rapport rapproche du coût annuel total de la kinésithérapie libérale, évalué à 5,4 milliards d'euros pour l'Assurance maladie en 2024. En tenant compte des contraintes réelles d'offre et de demande, l'étude retient toutefois un scénario plus réaliste, ramenant ce gain net à 2,9 milliards d'euros pour la société et 1,4 milliard d'euros pour l'Assurance maladie par an, soit l'équivalent de 26 % des dépenses publiques annuelles de kinésithérapie en 2024. Le retour sur investissement estimé serait le plus élevé pour la rééducation post-AVC, suivie par les pathologies respiratoires et la lombalgie.

Au-delà des chiffres, le rapport avance six justifications à l'extension de l'accès direct : la réforme de la formation initiale intervenue en 2015, portant le diplôme à cinq ans d'études et conférant le grade de master depuis le 13 août 2021 (non encore officiellement reconnu comme tel selon le document) ; la situation des patients en affection de longue durée, pour lesquels une consultation médicale supplémentaire est présentée comme une charge administrative évitable ; les besoins liés au vieillissement de la population à l'horizon 2030 ; la reconnaissance de la kinésithérapie comme discipline de santé publique à part entière ; l'argument de la maîtrise des dépenses via la réduction du non-recours et du recours tardif ; et les exemples étrangers, le document citant le Royaume-Uni, l'Australie, les États-Unis, les Pays-Bas, la Suède et le Canada comme pays ayant déjà reconnu la kinésithérapie comme profession de premier recours. Il identifie en miroir trois freins : l'opposition de plusieurs organisations médicales, la crainte d'un effet inflationniste sur la demande de soins, et une reconnaissance encore jugée insuffisante de la profession dans le système de santé français.

La CNAM réplique avec un diagnostic de « modèle triplement perdant »

Une semaine à peine après la publication de l'étude du CNOM-K, la CNAM a présenté, le 2 juillet 2026, son rapport annuel « Charges et Produits » pour 2027, soumis au vote de son Conseil le 9 juillet 2026. Selon un article d'Egora publié le 3 juillet 2026, ce rapport qualifie le modèle économique actuel de la kinésithérapie de « triplement perdant » : il ne garantirait ni un accès équitable aux soins sur le territoire, ni l'attractivité de la profession - les honoraires moyens des praticiens étant présentés comme quasi stagnants -, ni la soutenabilité financière du système.

Le même article détaille les données mobilisées par la CNAM à l'appui de ce constat : les dépenses de masso-kinésithérapie ont atteint 7,1 milliards d'euros en 2025, avec une progression annuelle moyenne proche de 4 % sur la dernière décennie ; le nombre de praticiens a augmenté de 37 % entre 2015 et 2025, tandis que le nombre de séances par patient progressait de 36,5 % sur la même période, contre 22,7 % pour le nombre de patients pris en charge - une divergence qui, selon la CNAM, traduit une intensification des prises en charge plus qu'un élargissement de l'accès aux soins. Les disparités territoriales relevées sont importantes : la densité de kinésithérapeutes varie de 47 praticiens pour 100 000 habitants en Seine-Saint-Denis à 269 dans les Hautes-Alpes, pour une moyenne nationale de 122, avec environ 30 % du territoire national considéré comme sous-doté. Sur le plan des revenus, l'article rapporte une quasi-stagnation des honoraires moyens des praticiens entre 2015 et 2023 (+0,3 %), tandis que le recours aux dépassements d'honoraires progressait de 9,3 % par an depuis 2015, 17,8 % des praticiens y ayant recours en 2024.

Face à ce diagnostic, la CNAM avance des pistes de régulation nettement plus prudentes que la généralisation de l'accès direct : un plafonnement du nombre de séances remboursées fondé sur des référentiels de bonnes pratiques, en s'inspirant de modèles allemand, belge et néerlandais ; une adaptation de la nomenclature tarifaire pour mieux tenir compte des prises en charge complexes ; l'introduction de forfaits venant compléter le paiement à l'acte ; une dégressivité tarifaire au-delà de certains seuils de recours ; une révision par la Haute Autorité de santé (HAS) des recommandations de durée de prise en charge ; et un renforcement des bilans diagnostiques initiaux. Ces propositions s'inscrivent dans la logique, revendiquée par la CNAM, d'un « juste soin au juste prix », davantage centrée sur la maîtrise des volumes que sur l'ouverture de l'accès aux soins sans prescription.

Un vote en demi-teinte au Conseil de la CNAM

Le rapport Charges et Produits pour 2027 a été soumis au vote du Conseil de la CNAM le 9 juillet 2026. Selon la déclaration publiée le même jour par France Assos Santé, qui fédère des associations de patients et d'usagers du système de santé, l'organisation a voté en faveur du rapport, mais en le présentant comme « un vote d'encouragement mais aussi d'exigence ». France Assos Santé y salue des « analyses solides », tout en jugeant les propositions « encore trop prudentes au regard des enjeux », en particulier sur les questions d'accessibilité financière des soins et de prévention. Sa déclaration ne mentionne toutefois pas spécifiquement la kinésithérapie ni les propositions de régulation qui la concernent, ce qui ne permet pas, en l'état des sources consultées pour ce dossier, de savoir si les représentants des usagers ont pris une position spécifique sur ce volet du rapport.

Ce que cela change, concrètement, pour les patients et les praticiens

À ce stade, aucune décision de généralisation de l'accès direct n'a été prise : le dispositif reste circonscrit aux vingt départements pilotes, aux kinésithérapeutes exerçant en CPTS, et à la limite de huit séances sans diagnostic médical préalable. Un article de la MACSF publié le 10 juillet 2026, destiné aux professionnels de santé, rappelle ce cadre en vigueur et le resitue dans un ensemble plus large d'évolutions de la profession pour 2026 : l'intégration progressive des kinésithérapeutes au dispositif public de prévention « Mon Bilan Prévention », qui propose des bilans de santé à quatre âges clés de la vie (18-25 ans, 45-50 ans, 60-65 ans et 70-75 ans), ainsi que la diffusion croissante d'outils technologiques dans la pratique - réalité virtuelle, exosquelettes de rééducation, outils d'analyse assistée par intelligence artificielle. L'article souligne que cette autonomie élargie s'accompagne d'une responsabilité professionnelle accrue, avec un rappel des obligations de développement professionnel continu et de conformité au règlement général sur la protection des données pour les praticiens participant à ces dispositifs.

Pour les patients, la situation reste donc, à l'été 2026, celle d'une expérimentation territorialement limitée et non d'un droit généralisé : en dehors des vingt départements retenus, la consultation d'un kinésithérapeute continue, en règle générale, de nécessiter une prescription médicale pour être prise en charge dans les conditions habituelles. Les deux rapports de juin et juillet 2026 dessinent en réalité les termes du débat qui devrait structurer les prochains arbitrages budgétaires et réglementaires : d'un côté, l'argument d'un accès précoce comme investissement rentable pour la collectivité ; de l'autre, la préoccupation d'une soutenabilité financière déjà mise sous tension par la croissance rapide des volumes de soins.

Rappel de prudence : les chiffres présentés dans ce dossier sont issus de projections médico-économiques et de rapports institutionnels distincts, parfois construits sur des périmètres ou des hypothèses différents ; ils ne constituent ni un bilan consolidé de l'expérimentation en cours, ni une décision de généralisation. En dehors des vingt départements et des conditions prévues par le décret du 27 juin 2024, la consultation d'un kinésithérapeute sans avis médical préalable ne dispense pas d'un suivi médical en cas de doute diagnostique ou de pathologie complexe.