Trois dossiers ont déjà été consacrés, sur ce site, aux kinésithérapeutes : l'expérimentation de l'accès direct en communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS), le long gel de leurs tarifs conventionnels entre 2012 et 2023, puis la bataille des chiffres autour de la généralisation de cet accès direct. Un pan entier de l'actualité de la profession restait pourtant inexploré : celui de sa démographie et de sa formation initiale, éclairé en novembre 2024 par un rapport officiel de l'Ordre qui a fait réagir la presse professionnelle, puis prolongé en décembre 2025 par une réforme réglementaire qui referme un débat vieux de plus de dix ans sur la reconnaissance universitaire du diplôme.
Une profession en expansion, mais inégalement répartie sur le territoire
Selon le troisième rapport de l'Observatoire de la démographie du Conseil national de l'ordre des masseurs-kinésithérapeutes (CNOMK), publié le 18 novembre 2024, la France comptait 105 658 kinésithérapeutes inscrits au tableau de l'Ordre au 1er janvier 2024, contre 101 574 un an plus tôt ; l'Ordre en dénombrait déjà 109 000 au 4 novembre 2024, selon des chiffres transmis au site Egora. La densité nationale s'établit à 154,5 kinésithérapeutes pour 100 000 habitants, plaçant la France au douzième rang européen, loin derrière l'Estonie (595), la Belgique (355,9) ou le Danemark (283,8), rapportait Egora le 19 novembre 2024.
Le rapport de l'Ordre souligne aussi des disparités territoriales substantielles : la Provence-Alpes-Côte d'Azur, l'Occitanie et la Corse dépassent les 200 kinésithérapeutes pour 100 000 habitants, quand la Normandie, le Centre-Val de Loire et l'Île-de-France restent sous les 120. Sept départements métropolitains affichent une densité inférieure à 80 : la Seine-Saint-Denis, l'Eure-et-Loir, l'Aisne, l'Oise, la Haute-Marne, ainsi que la Guyane et Mayotte en outre-mer, selon les données détaillées par Egora. La présidente de l'Ordre, Pascale Mathieu, qui milite de longue date pour l'accès direct, y voit un argument supplémentaire pour mobiliser davantage la profession face au vieillissement de la population et à la progression des maladies chroniques.
Un tiers des kinésithérapeutes désormais formés hors de France
Le fait marquant du rapport 2024 concerne toutefois l'origine des diplômes. Au 1er janvier 2024, 32 574 kinésithérapeutes inscrits en France étaient titulaires d'un diplôme obtenu hors du territoire national, soit 30,8 % des effectifs, contre 23 728 professionnels et 26,1 % quatre ans plus tôt, au 1er janvier 2020, précise le rapport de l'Ordre. Entre ces deux dates, le nombre de diplômés formés en France n'a progressé que de 8,9 % (de 67 103 à 73 073 professionnels), quand celui des diplômés hors de France a bondi de 37,3 % : une progression environ quatre fois plus rapide, selon les chiffres mêmes de l'Observatoire de la démographie.
Cette proportion n'est pas répartie uniformément : le rapport identifie six départements métropolitains, tous frontaliers de l'Espagne, de l'Allemagne ou de la Belgique, où plus de la moitié des kinésithérapeutes inscrits détiennent un diplôme obtenu à l'étranger, une situation que l'on retrouve également en Guadeloupe et à Mayotte. Parmi les diplômes obtenus hors de France, ceux délivrés en Belgique arrivent largement en tête (43 %, soit 14 013 professionnels), suivis par l'Espagne (31,3 %, 10 186), l'Allemagne (8 %), le Portugal (4,7 %), la Roumanie (4,5 %) et la Pologne (4,3 %) : à eux six, ces pays concentrent 95,8 % des diplômes obtenus hors de France, selon le rapport de l'Ordre.
Point le plus notable pour l'Ordre lui-même : parmi ces 32 574 diplômés hors de France, 21 542, soit 66,1 %, sont de nationalité française, contre 59,2 % en 2020 — une proportion en progression constante d'année en année, précise le rapport. Autrement dit, le phénomène n'est pas d'abord porté par une immigration de kinésithérapeutes étrangers, mais par des étudiants français qui, faute de place dans un institut de formation en masso-kinésithérapie (IFMK) hexagonal, partent se former en Belgique, en Espagne ou ailleurs en Europe avant de revenir exercer en France. Une fois le diplôme obtenu, l'exercice en France reste conditionné à une attestation de conformité délivrée par les autorités compétentes, qui vérifie l'équivalence du parcours suivi.
Un numerus clausus resté quasiment figé
C'est précisément ce déséquilibre entre la demande de formation et l'offre de places en institut qui pousse l'Ordre, dans son rapport de novembre 2024, à formuler un constat sans détour : la proportion croissante de Français diplômés à l'étranger « questionne sur le maintien des quotas d'admission en IFMK », selon les termes mêmes du document. Le rapport rappelle qu'en France, le nombre d'étudiants admis en première année d'IFMK n'a progressé que de 6,4 % en quatre ans, passant de 2 854 étudiants admis en 2019 à 3 036 en 2023 — une hausse portée à la fois par l'ouverture de quatre nouveaux instituts en 2020 (Angoulême, Fontainebleau, Meaux, Nevers) et d'un cinquième à Perpignan.
Les textes réglementaires eux-mêmes en attestent : l'arrêté du 2 août 2023, publié au Journal officiel, a fixé à 3 036 le nombre maximal d'étudiants admissibles en première année de masso-kinésithérapie pour l'année universitaire 2023-2024, contre 3 031 l'année précédente selon l'arrêté du 1er juillet 2022 — soit une progression marginale d'une année sur l'autre, très en deçà de la dynamique observée du côté des formations étrangères. Dans le même temps, plusieurs candidats aux études de kinésithérapie en Belgique se heurtent à un quota distinct : depuis un décret de 2006, confirmé pour la kinésithérapie par la Cour constitutionnelle belge en 2011, les établissements francophones belges ne peuvent inscrire en première année plus de 30 % d'étudiants non-résidents, contingent qui concerne au premier chef les candidats français.
Décembre 2025 : un grade de master enfin aligné sur la durée réelle des études
Le second développement majeur pour la profession, en 2025, concerne la reconnaissance universitaire du diplôme lui-même. Depuis une réforme de 2015, la formation de masseur-kinésithérapeute dure cinq ans après le baccalauréat. Un décret du 13 août 2021 lui avait accordé le grade de master, à effet pour les diplômés à partir de juin 2021, sur annonce du ministre de la Santé de l'époque, Olivier Véran. Mais ce grade restait, dans les faits, en décalage avec le volume réel de la formation : le diplôme ne comptait alors que 240 crédits européens (ECTS), quand un master de plein exercice dans le cadre du processus de Bologne en suppose 300, correspondant à cinq années d'études supérieures.
C'est cette anomalie que corrige le décret n° 2025-1239 du 11 décembre 2025, accompagné d'un arrêté du même jour modifiant le texte de référence de 2015, tous deux publiés au Journal officiel du 19 décembre 2025 et entrés en vigueur le lendemain, selon les textes consultés sur Légifrance. Le diplôme d'État de masseur-kinésithérapeute est désormais crédité de 300 ECTS, et sa durée totale — qui intègre une première année universitaire de validation (60 ECTS), suivie de six semestres de premier cycle et quatre semestres de second cycle en institut de formation — est officiellement comptée sur dix semestres, contre huit auparavant, précisait le site professionnel L'Officiel des métiers le 19 décembre 2025.
Le syndicat national des masseurs-kinésithérapeutes réformistes (SNMKR), qui revendique avoir porté cette demande depuis de longues années auprès des pouvoirs publics, a salué le 23 décembre 2025 une « victoire » qu'il présente comme « un progrès majeur, attendu de longue date par notre profession », ajoutant que cette reconnaissance « est celle de toute une profession ». Le syndicat y voit un point d'appui pour poursuivre ses revendications sur la reconnaissance professionnelle, les perspectives de carrière, la rémunération et la place de la profession dans le système de santé.
Deux réformes qui se répondent, sans se confondre
Ces deux évolutions — l'essor du recours à des formations à l'étranger et la mise en cohérence tardive du grade de master — restent distinctes mais se recoupent sur un point : toutes deux interrogent la capacité du système français à former, sur son propre territoire et dans des conditions homogènes, un nombre suffisant de kinésithérapeutes. D'un côté, un institut de formation française désormais aligné, sur le papier, sur les standards académiques d'un master complet ; de l'autre, un institut qui reste doté d'un nombre de places quasiment inchangé depuis plusieurs années, pendant qu'un flux croissant d'étudiants, très majoritairement français, contourne cette contrainte en s'inscrivant dans des établissements belges, espagnols, allemands, portugais, roumains ou polonais.
L'Ordre lui-même prend soin de nuancer toute lecture univoque de ces chiffres : le rapport souligne que le taux élevé de diplômés hors de France n'est pas nécessairement corrélé à une faible densité de kinésithérapeutes dans les départements concernés — c'est notamment le cas de plusieurs départements ultramarins, dont la densité reste supérieure à la moyenne nationale malgré une forte proportion de diplômés à l'étranger. Le document se garde ainsi de toute conclusion hâtive sur les motivations des étudiants ou sur la qualité des formations suivies hors de France, celles-ci étant, pour l'essentiel, dispensées au sein de l'Union européenne et donnant lieu à une reconnaissance automatique des diplômes, sous réserve de la délivrance d'une attestation de conformité par les autorités françaises avant tout exercice conventionné.
Ce que cela signifie pour les patients
Pour les patients, ces évolutions n'emportent aucune conséquence sur la validité de leur prise en charge : qu'ils aient été formés en France ou dans un autre État membre de l'Union européenne, tous les kinésithérapeutes en exercice légal sont inscrits au tableau de l'Ordre et soumis aux mêmes obligations déontologiques et conventionnelles. Le rehaussement du diplôme français au niveau effectif d'un master ne modifie pas davantage, à ce stade, les compétences réglementaires de la profession : il s'agit d'une reconnaissance académique de la durée et du contenu de la formation, non d'une extension de périmètre d'exercice, qui continue de relever de textes distincts comme ceux encadrant l'accès direct.
Reste que ces deux dossiers, démographique et académique, dessinent une même question de fond, formulée par l'Ordre lui-même : celle du dimensionnement des capacités de formation françaises face à des besoins de soins croissants, dans un pays où, de l'aveu du régulateur de la profession, le maintien de quotas d'admission inchangés coexiste depuis plusieurs années avec un recours de plus en plus massif, par de jeunes Français, à des formations obtenues hors de leurs frontières.